Le péché du christianisme contre la partie juive de l’Église du Messie

Johannes Fichtenbauer, archidiacre du diocèse catholique de Vienne et membre du comité de TJCII

Lors de la rencontre de « Vers un Concile Jérusalem II » (Jérusalem, octobre 2025), Johannes Fichtenbauer a mis en lumière le premier grand drame de l’histoire de l’Église : non pas la division entre Orient et Occident, mais la séparation entre l’Église issue du judaïsme et celle des nations. Le Concile de Nicée (325 apr. J.-C.), convoqué par l’empereur Constantin, a introduit un nouveau paradigme ecclésial : celui d’une Église détachée de ses racines juives. Cette orientation, à la fois théologique et politique, a provoqué une amputation spirituelle profonde.
La foi en Jésus, née au cœur du peuple juif, s’est vue redéfinie dans un cadre « non juif ». 

La composante juive de l’Église – ces croyants circoncis qui confessaient Yeshua comme Messie – a été marginalisée puis éliminée. En perdant cette « Église issue de la circoncision », le christianisme a perdu la clé hébraïque des Écritures. Dépourvue de la sagesse d’Israël, la théologie s’est déformée, donnant naissance à des incompréhensions et à d’innombrables divisions confessionnelles.

J. Fichtenbauer voit là l’action de l’Ennemi : priver l’Église de sa partie juive, c’est la priver de sa plénitude et de son autorité spirituelle pour établir le Royaume de Dieu. De plus, le concile de Nicée a instauré un modèle de soumission de l’Église au pouvoir impérial, créant une collusion durable entre religion et politique, qui marque encore l’histoire chrétienne.

De la séparation à la persécution

La rupture s’est consolidée au fil des conciles. Devenir chrétien signifiait renoncer à toute identité juive. Ce n’est qu’en 1983 que l’Église catholique a supprimé les canons qui imposaient cette condition. Entre-temps, les conséquences furent tragiques. Dès le VIIe siècle, en Espagne, les juifs convertis – les « néo-conversos » ou « marranes » – furent soupçonnés, persécutés et souvent exécutés.

Du VIIIe au XVIe siècle, la haine s’étendit à tout le peuple juif. Les juifs furent forcés de porter des signes distinctifs, enfermés dans des ghettos et traités comme citoyens de seconde zone. Les croisades médiévales furent marquées par des massacres d’une cruauté extrême, notamment la quatrième croisade (1202-1204), où la colère des croisés s’abattit sur les communautés juives d’Europe.
La Sainte Inquisition, du XVe au XVIIIe siècle, porta cette violence à son comble. Les souverains espagnols Ferdinand et Isabelle, endettés envers les juifs, imposèrent le baptême forcé, la torture ou l’exil. Ces horreurs s’étendirent au Portugal et jusqu’en Amérique du Sud. Pour le peuple juif, ces événements furent presque aussi destructeurs que la chute du Temple de Jérusalem.

L’ombre de la Réforme

Même la Réforme, qui aurait pu corriger ces dérives, ne parvint pas à restaurer la relation entre l’Église et Israël. Luther, d’abord favorable aux juifs, devint leur adversaire acharné lorsqu’ils refusèrent sa prédication. Ses écrits antijuifs contribuèrent à alimenter l’antisémitisme moderne. Selon J. Fichtenbauer, c’est en terre protestante – particulièrement en Allemagne – que cette hostilité religieuse s’est transformée en idéologie raciale, ouvrant la voie au nazisme.

Pourtant, à partir du XVIIIe siècle, certains protestants anglais et américains redécouvrirent les promesses bibliques faites à Israël. Des pasteurs luthériens, anglicans et méthodistes affirmèrent que Dieu n’avait jamais révoqué son alliance et que la restauration du peuple juif sur sa terre précéderait le retour du Messie. Ce fut le début d’une lente réhabilitation de la vocation d’Israël.

L’éveil suscité par la Shoah

La Shoah provoqua un choc spirituel sans précédent. L’ampleur des crimes nazis et la complicité silencieuse du monde chrétien suscitèrent une profonde prise de conscience. L’Église et les nations commencèrent à reconnaître leur culpabilité. Des larmes de repentance et une nouvelle vision d’Israël émergèrent.

Cette transformation intérieure contribua, selon Fichtenbauer, à la décision de l’ONU en 1947 de soutenir la création d’un État juif. De nombreux théologiens chrétiens redécouvrirent alors la permanence de l’alliance divine avec Israël et rejetèrent la théologie du remplacement. Mais peu encore comprirent que l’absence de la partie juive dans l’Église restait une blessure spirituelle majeure.

Le renouveau catholique et « Nostra Aetate »

Le tournant catholique survint avec le pape Jean XXIII, dont l’amour pour le peuple juif inspira le document Nostra Aetate, lors du IIe Concile du Vatican (1963-65). Celui-ci reconnaît les racines juives du christianisme, condamne l’antisémitisme comme un péché grave et dénonce toute idée de substitution de l’Église à Israël.
Des documents ultérieurs allèrent plus loin, affirmant le lien mystique entre judaïsme et christianisme, unis en la personne du Messie juif, Jésus. Cependant, Fichtenbauer note que l’Église demeure prudente : la question politique d’Israël, la présence de nombreux catholiques arabes en Terre sainte et la peur des tensions géopolitiques freinent encore la reconnaissance pleine du judaïsme messianique comme œuvre de Dieu.

Le besoin d’une repentance radicale

J. Fichtenbauer appelle à une repentance profonde et collective. De nouvelles formes de théologie du remplacement apparaissent aujourd’hui, parfois même dans des milieux évangéliques. Pour que la guérison advienne, dit-il, il faut que les chrétiens des nations – et d’abord les catholiques – reconnaissent leurs fautes et s’humilient.
Il énumère les péchés à confesser : avoir oublié que l’Église est greffée sur l’olivier d’Israël ; avoir étouffé la dimension messianique juive du christianisme ; avoir contraint les juifs croyants à renier leur identité et leur Torah ; avoir encouragé les violences populaires, toléré l’Inquisition et permis l’antisémitisme jusqu’à l’Holocauste ; et aujourd’hui, délégitimer l’État d’Israël, souvent accusé injustement.

Ces crimes, dit-il, appellent des gestes concrets de repentance. L’Église doit retrouver la conscience de son enracinement et reconnaître le rôle irremplaçable du peuple juif dans le plan du salut.

Vers la réconciliation du corps du Messie

Le message de Fichtenbauer s’achève sur un appel spirituel : l’Église ne sera entière que lorsqu’elle accueillera à nouveau sa partie juive. Juifs et non-juifs doivent se réconcilier dans le même corps du Messie.

Cette réconciliation, née de l’humilité et du repentir, rendra à l’Église sa plénitude et son autorité spirituelle. Alors seulement, conclut-il, le christianisme pourra retrouver son unité véritable et se préparer à accueillir le retour du Seigneur, dans une Église une, composée de toutes les nations, enracinée à nouveau dans l’olivier d’Israël.

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Réflexion personnelle

Pour moi, cette conférence a constitué l’un des moments les plus marquants du rassemblement du TJCII. Le message de Fichtenbauer va au-delà de la simple reconnaissance de la longue histoire de l’antijudaïsme chrétien. Il soulève une question ecclésiologique plus fondamentale : qu’est-ce que l’Église elle-même a perdu en excluant sa composante juive ? La disparition d’une expression juive visible de la foi en Yeshua n’a pas seulement été une tragédie pour les croyants juifs ; elle a également appauvri l’ensemble du Corps du Christ. Les Églises doivent prendre davantage conscience de cette perte et de la nécessité de guérison et de restauration.

La conférence a donc naturellement débouché sur un moment émouvant de repentance, au cours duquel des chrétiens ont demandé pardon aux croyants juifs en Yeshua. Cela revêtait une signification particulière au regard des blessures ouvertes par le 7 octobre 2023 et la guerre qui a suivi. J’ai été très touché par ces moments de réconciliation entre chrétiens arabes et juifs messianiques. J’ai vu des frères et sœurs prier ensemble, demander pardon, pleurer et s’étreindre. Nous avons chanté ensemble en hébreu, en arabe et en anglais, prié les uns pour les autres, et demandé au Seigneur de guérir les blessures et de restaurer une confiance authentique.

Pour moi, ce n’étaient pas simplement des moments émouvants. C’étaient un signe visible de ce que recherche TJCII : la restauration de l’unité du Corps du Messie, dans laquelle les croyants juifs et païens se reconnaissent, s’acceptent et ont besoin les uns des autres.

Martin Hoegger


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