Nir Am, choisir la vie après le 7 octobre

Le 26 août 2026, à la HET-PRO [1] (Saint Légier), Yoni et Patrick, deux habitants du kibboutz Nir Am, situé à quelques centaines de mètres de la bande de Gaza, ont témoigné de ce qu’ils ont vécu depuis le 7 octobre 2023. Venus en Suisse à l’invitation d’amis qui soutiennent leur communauté, ils ont voulu raconter leur expérience, mais aussi rencontrer, dialoguer et répondre aux questions. Leur parole, marquée par les événements qu’ils ont traversés, exprime avant tout un désir : retrouver une vie normale, reconstruire leur communauté et faire connaître la réalité telle qu’ils la perçoivent.

Du 6 au 7 octobre : le basculement

Le contraste entre les images du 6 octobre et celles du lendemain demeure saisissant. La veille, Nir Am célébrait Soukkot, la fête des Cabanes. Les familles étaient réunies, les enfants jouaient et la communauté vivait un moment festif. Le kibboutz compte environ 800 habitants, dont près de 200 enfants.

Le 7 octobre, vers 6 h 30, les sirènes ont retenti. Rapidement, l’électricité et les télécommunications ont été interrompues. Pendant plusieurs heures, les habitants ne savaient presque rien de ce qui se passait autour d’eux. Ils sont restés dans leurs abris durant une quinzaine d’heures, avant d’être évacués au milieu de la nuit vers Tel-Aviv.

Commence alors une autre épreuve : celle du déplacement. Durant dix mois, les habitants de Nir Am ont vécu loin de chez eux. Des familles habituées à une maison se sont retrouvées dans une chambre d’hôtel de quelques mètres carrés, avec leurs enfants et parfois leurs animaux. Mais la perte la plus difficile à mesurer concerne les enfants. Ils ont été séparés de leurs camarades, de leurs enseignants et de leurs habitudes. Certains, aujourd’hui encore, ont peur de sortir seuls ou rencontrent des difficultés scolaires. Beaucoup d’enfants et d’adultes ont besoin d’un accompagnement psychologique.

Une blessure qui traverse toute la société

Pour Patrick, cette période ne peut pas être considérée comme terminée. Les habitants vivent encore dans une situation de traumatisme prolongé. Les événements du 7 octobre ont touché personnellement presque toutes les familles israéliennes, directement ou indirectement.

Patrick en témoigne avec retenue à partir de sa propre histoire. Son fils participait au festival Nova, où des centaines de personnes ont été tuées. Lui aussi a été assassiné ce jour-là. Cette perte donne à son témoignage une gravité particulière. Dans un petit pays où les liens familiaux, professionnels et amicaux sont nombreux, chacun connaît une personne tuée, blessée ou directement atteinte par la guerre.

La plupart des habitants de Nir Am sont revenus chez eux à partir d’août 2024. Environ 85 % auraient retrouvé le kibboutz, mais certaines familles ne se sentent pas capables de revenir et peut-être ne le feront-elles jamais. Pour ceux qui sont rentrés, il s’agit d’apprendre à habiter de nouveau un lieu associé à la peur, tout en retrouvant le travail, l’école et une vie communautaire.

Vivre ensemble reste possible

Interrogé sur les relations avec les Arabes israéliens, Patrick insiste sur une réalité quotidienne souvent méconnue à l’étranger. Juifs et Arabes vivent et travaillent ensemble dans de nombreux secteurs. Il donne l’exemple du médecin de Nir Am, arabe israélien, qui soigne les familles du kibboutz. La population arabe d’Israël est elle-même diverse : musulmans, chrétiens, Bédouins et autres communautés y coexistent.

Pour Patrick, cette expérience montre que le vivre-ensemble est possible. Il reconnaît cependant l’existence d’extrémismes et affirme, à la fin de la rencontre, qu’ils existent « des deux côtés ». La majorité des personnes, estime-t-il, souhaitent simplement travailler, élever leurs enfants et vivre en sécurité. La solidarité et la connaissance personnelle peuvent ainsi contribuer à dépasser les représentations simplistes.

Que peut faire la Suisse ?

À la question de savoir comment les Suisses pourraient aider, les deux témoins donnent des réponses complémentaires. Patrick souligne l’importance du soutien concret apporté par Israël Werke Schweiz (IWS) : accompagner la reconstruction de la vie communautaire, créer des liens et soutenir les familles qui cherchent à retrouver une existence ordinaire.

Yoni insiste, quant à lui, sur la nécessité de faire connaître leur compréhension de ce qui se passe en Israël. Il estime que les réseaux sociaux et certains médias transmettent une image qu’il juge souvent déformée. Selon lui, l’armée israélienne agit d’abord dans une logique de défense, même si toute guerre entraîne des drames et des victimes. Patrick complète cette réponse en invitant surtout à venir, à rencontrer les habitants, à connaître les lieux et à écouter les personnes. Pour lui, la première aide consiste à chercher à comprendre la réalité dans sa complexité.

Reconstruire et choisir la vie

Les questions ont également porté sur l’aliyah, la polarisation politique et les prochaines élections. Patrick constate une grande fatigue de la population après des années de tensions et de mobilisation militaire. Il souhaite que les responsables politiques assument leurs responsabilités et que le système démocratique permette un renouvellement. Yoni rappelle cependant que, pour beaucoup d’Israéliens, la sécurité demeure une préoccupation majeure, notamment face au Hezbollah à la frontière nord.

Malgré tout, les deux hommes refusent de renoncer à l’avenir. Nir Am poursuit ses activités agricoles, développe le tourisme, les installations solaires et des projets de recyclage de batteries. Le kibboutz continue surtout à faire vivre son système éducatif pour les enfants.

Patrick résume cet état d’esprit en disant qu’il faut continuer d’avancer. Après leur évacuation, les habitants ont découvert une immense solidarité. Des Israéliens et des personnes venues d’ailleurs leur ont apporté vêtements, repas, soutien scolaire et aide pour entretenir les champs. Yoni exprime sa reconnaissance pour l’amour reçu de personnes qui se sont tenues à leurs côtés.

Au terme de leur témoignage, un message va au-delà des blessures et des inquiétudes : celui de la solidarité et de la vie. Yoni et Patrick ne cachent ni leurs peurs ni leurs désaccords avec certaines évolutions politiques. Mais ils veulent croire qu’une coexistence avec les Palestiniens demeure possible. Leur espérance est modeste et concrète : que les enfants puissent grandir sans courir vers les abris, que les familles retrouvent la sécurité et que Nir Am redevienne pleinement ce qu’il était pour eux, un lieu où il fait bon vivre.

Martin Hoegger


 [1]À l’initiative de l’organisation IWS (Israel Werke Schweitz) et le soutien de Guesher (communauté de Saint-Loup), cette soirée de sensibilisation à ce que vivent des Israéliens depuis les attaques terroristes du 7 octobre 2023 a été organisée par le professeur David Bouillon (HET-PRO).


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