Noam Shuster-Eliassi au Cazard, Lausanne
J’ai visionné le 22 septembre le documentaire Coexistence, my Ass!, réalisé par Amber Fares. Le film brosse le portrait de l’humoriste et militante israélienne Noam Shuster-Eliassi à travers son spectacle du même nom. Après la projection, elle a échangé avec Pierre Hazan et le public. Élevée à Neve Shalom–Wahat as-Salam, village où Juifs et Arabes vivent ensemble, Noam a d’abord travaillé pour la paix dans le cadre des Nations unies avant de choisir le stand-up. « J’ai travaillé aux Nations unies, j’essayais de faire la paix, j’ai échoué. Alors maintenant j’écris des blagues », dit-elle.
Faire de l’humour après le 7 octobre ?
Interrogée sur ce qui a changé depuis le 7 octobre 2023 et la guerre à Gaza, Noam répond que tout a changé, y compris sa manière de faire de l’humour. Auparavant, elle pouvait se moquer du milieu pacifiste dont elle était issue et commenter l’actualité. Après le début de la guerre, il lui a fallu du temps pour remonter sur scène. Elle voyait des humoristes se produire devant des soldats sur des bases militaires, alors qu’elle considère la comédie comme un moyen de contester le pouvoir. Elle portait aussi le deuil d’amis tués le 7 octobre et pensait aux otages, aux enfants de Gaza et à toutes les personnes qui souffraient. Son retour sur scène s’est fait peu à peu.
Une parole exposée
Noam reçoit des menaces. Un membre de sa famille l’a attaquée en ligne, et une projection du film à Jérusalem a suscité des réactions hostiles lorsqu’elle a parlé des enfants tués à Gaza. Elle souligne toutefois que les Palestiniens sont, à ses yeux, bien davantage menacés. À l’approche de l’anniversaire du 7 octobre, elle préfère partager son deuil en privé avec ses proches : elle estime qu’une commémoration publique est devenue difficile sans récupération politique.
Elle espère un changement de gouvernement lors des élections, tout en jugeant qu’il ne constituerait qu’une première étape. Pour elle, l’humour permet de parler des récits opposés, des traumatismes et des conflits sans prétendre les résoudre. Elle souhaite toucher quiconque accepte de l’écouter, même si les échanges avec le public israélien sont devenus plus difficiles.
Une identité plus vaste
Être israélienne signifie pour Noam lutter contre une définition trop étroite de son identité. Elle évoque ses origines juives iraniennes, l’histoire de la Shoah dans sa famille ashkénaze et son enfance dans ce village où juifs et arabes cohabitent. Elle-même parle couramment l’arabe, ce qui est le cas de seulement 1% de population juive. Elle voudrait qu’une identité juive israélienne puisse aussi accueillir le récit palestinien. Selon elle, la liberté des Israéliens est liée à celle des Palestiniens.
Elle juge une guerre civile concevable, mais rappelle la place centrale de l’armée dans la société israélienne, y compris parmi des personnes opposées aux colonies. À propos de la Cisjordanie, elle constate que certains responsables condamnent les violences des colons, tandis que des militants assurent une présence protectrice auprès des Palestiniens. Elle souhaiterait que davantage d’Israéliens s’interrogent sur l’envoi de leurs enfants dans l’armée pour défendre les colons extrémistes.
Justice et antisémitisme
Un participant l’interroge sur la montée de l’antisémitisme en Suisse et sur l’usage possible de ses propos par des manifestants hostiles à l’état Israël, jusqu’à nier son droit à exister. Noam reconnaît ne pas connaître de l’intérieur la situation des Juifs en Suisse et dit entendre sa crainte. Elle refuse cependant de taire ses critiques par peur qu’elles soient détournées, alors que ses amis palestiniens subissent arrestations et violences. Son engagement, explique-t-elle, vise la justice et l’égalité. Lorsqu’on lui demande si défendre les droits des Palestiniens et combattre l’antisémitisme relèvent d’un même combat, elle répond sans hésiter que oui.
Enfin, interrogée sur les liens entre artistes, elle raconte qu’après le choc du 7 octobre, une communauté de soutien et de travail s’est peu à peu formée. Elle accueille également les mouvements réunissant Juifs et Palestiniens israéliens comme des contributions nécessaires dans la situation actuelle.
Remarque personnelle
À la sortie du Cazard, où avait eu lieu la projection du film, j’ai pu m’entretenir quelques instants avec Noam Shuster-Eliassi. Je l’ai remerciée pour son courage. Ses paroles, à la fois libres et exigeantes, m’avaient rappelé les appels à la justice des prophètes d’Israël, et je le lui ai dit.
Je venais de lire un récit des débuts de Neve Shalom–Wahat as-Salam, rédigé par Paul Tavardon, un moine de l’abbaye de Latroun. L’abbaye avait donné le terrain sur lequel ce village a été fondé. Lorsque je lui en ai parlé, Noam m’a aussitôt répondu qu’elle connaissait plusieurs moines : chaque année, le village et l’abbaye organisent une fête ensemble. J’ai visité une fois Neve Shalom et à plusieurs reprises l’abbaye dans le cadre des Marches sur le chemin d’Emmaüs que j’organise chaque année. Latroun est en effet un des lieux identifiés avec Emmaüs.
Elle avait grandi dans ce lieu né d’une vision de justice et de réconciliation. L’enthousiasme de sa réponse et l’éclat de ses yeux m’ont laissé entrevoir combien cette histoire demeure vivante en elle. J’y ai reconnu quelque chose de l’élan prophétique que j’avais entendu dans ses paroles au cours de la soirée.
Martin Hoegger
La fondation de Neve Shalom–Wahat as-Salam
Selon le récit de Paul Tavardon dans « Trappistes en Terre sainte »[1], Neve Shalom est né d’une conviction du père Bruno Hussar : les études et les échanges entre juifs et chrétiens étaient nécessaires, mais la réconciliation demandait aussi une expérience de vie commune. Après la guerre des Six Jours, la situation de Jérusalem et les divisions entre les populations du pays l’ont conduit à imaginer une « Oasis de Paix » où juifs, chrétiens et musulmans vivraient ensemble, chacun fidèle à sa foi et respectueux de celle des autres.
Autorisé à développer son projet après plusieurs années d’attente, le père Bruno se heurta à une difficulté majeure : trouver un terrain sans disposer d’argent. Les trappistes de Latroun mirent alors à sa disposition une colline d’environ quarante hectares, ainsi que quelques bâtiments, pour un loyer symbolique. Dès 1970, des volontaires et des moines commencèrent les aménagements. Un lieu de prière fut préparé, puis des arbres furent plantés.
Le père Bruno souhaitait former une communauté d’« artisans de paix », dont la vie quotidienne ferait reculer l’ignorance, les préjugés et la peur. La réalisation fut lente : il habita longtemps seul sur la colline. L’arrivée d’une famille juive en 1977 marqua le début d’une communauté organisée. Les rencontres entre Juifs et Arabes, puis les réunions et séminaires, donnèrent progressivement corps à cette vision inspirée des prophéties de paix d’Esaïe et de Michée.
B. Hussar décrivait ainsi ce projet :
« Une école de paix, autour d’une communauté, enracinée dans cette terre, dont les peuples, dans leurs rencontres passées avec Dieu, ont offert à une grande partie du monde, non seulement les valeurs spirituelles et morales les plus hautes, mais aussi son espérance permanente de réconciliation universelle et de jugement miséricordieux, et même de résurrection.
Au-delà de ce lieu et de cette communauté, « Neveh Shalom » veut être un mouvement animé par un esprit et une ferveur qui puissent se répandre au-delà des frontières d’Israël. » (p. 217)
[1] Trappistes en Terre Sainte. Des moines au cœur de la géopolitique, 1946-1991. Vol. 2, Toulouse, Domuni-Press, 2016, p. 215-220.

