Origine et sens de l’expression « du fleuve à la mer »

Par Michel Catusse

Lire ici l’étude complète

Le slogan contemporain « Du fleuve à la mer » est souvent interprété comme l’expression d’une revendication politique visant à exclure la présence juive sur le territoire compris entre le Jourdain et la Méditerranée. Pour comprendre l’origine et la portée de cette formule, il faut revenir à la Bible hébraïque, car le slogan s’enracine directement dans deux promesses faites par Dieu à Abraham.

La première, en Genèse 15, concerne Abram et englobe un territoire immense allant du Nil à l’Euphrate, soit environ 2,9 millions de km². La seconde promesse, en Exode 23, s’adresse à Moïse et définit un territoire beaucoup plus restreint, du désert au fleuve, et de la mer Rouge à la Méditerranée. Il est donc essentiel de distinguer ces deux échelles territoriales, trop souvent confondues par ceux qui revendiquent la totalité du Proche-Orient au nom d’Abraham.

Pour comprendre cette distinction, il est nécessaire de considérer la répartition des héritages entre les différentes lignées issues d’Abraham. La tradition biblique distingue clairement le fils né de Sarah, Isaac, et le fils d’Agar, Ismaël. Isaac reçoit l’alliance spirituelle et la Terre de Canaan, tandis qu’Ismaël reçoit la promesse d’une grande descendance et d’un vaste territoire. 

À cela s’ajoutent les lignées d’Esaü, de Qetoura et celles issues de Loth, qui occupent progressivement, selon la tradition rabbinique et les textes bibliques, l’ensemble de la péninsule arabique, de la Jordanie, de la Syrie, et d’une partie des régions voisines. Les peuples que l’on appelle aujourd’hui arabes s’inscrivent historiquement dans cet héritage. Ainsi, loin d’être exclus, ils sont reconnus dans la promesse faite à Abraham.

La promesse concernant Canaan, attribuée à Isaac et prolongée en Jacob, concerne une zone beaucoup plus limitée, celle appelée ensuite Terre d’Israël, comprise entre le fleuve Jourdain et la mer Méditerranée. Elle est décrite comme une terre fertile, « où coulent le lait et le miel », mais bien plus réduite que la portion attribuée aux autres descendants d’Abraham. Le partage n’est donc pas inégal d’un point de vue spirituel : les descendants d’Isaac héritent de l’Alliance et de la mission divine, tandis que les autres lignées héritent principalement de vastes territoires et d’une fécondité nationale.

La portée théologique et historique de l’alliance

La véritable clé d’interprétation de la promesse biblique ne réside pas dans la superficie des terres attribuées, mais dans l’Alliance elle-même. Dieu rappelle à Abraham : « J’établirai mon alliance entre moi et toi, et je serai ton Dieu » (Genèse 17, 4-7). Cette alliance est reconduite à Isaac puis à Jacob, dont le nom devient Israël. Elle ne concerne pas seulement une possession matérielle mais une mission spirituelle : être le témoin du Dieu unique pour toutes les nations. Les Hébreux reçoivent la responsabilité de conserver, transmettre et expliciter la Parole divine. Leur terre, relativement petite mais stratégiquement située, devient le centre symbolique et spirituel d’une vocation universelle.

Les autres peuples issus d’Abraham reçoivent quant à eux l’héritage territorial et la fécondité des nations. Ismaël est béni et promis à une grande descendance, tout comme Esaü. Cela explique l’expansion des populations arabes à travers le Machrek puis le Maghreb. Toutefois, la revendication actuelle visant à remplacer Israël dans sa terre ne repose pas sur la répartition biblique de l’héritage. Elle s’enracine dans une blessure ancienne remontant au récit où Esaü dit : « Ne m’as-tu pas réservé une bénédiction ? » (Genèse 27, 36). Le conflit spirituel trouve ici sa source : certains héritiers d’Abraham se sentent exclus de l’alliance spirituelle définitive transmise à Jacob.

C’est pourquoi la question territoriale ne peut être comprise uniquement comme un différend politique moderne. L’expression « du fleuve à la mer » véhicule une revendication symbolique liée à la réappropriation d’une bénédiction que leurs ancêtres ont perdue ou refusée. Le texte rappelle que Dieu confirme à plusieurs reprises que l’Alliance avec Abraham, Isaac et Jacob est irrévocable. Les événements historiques modernes, notamment la création de l’État d’Israël en 1948, sont interprétés dans ce cadre comme une forme de réalisation progressive de cette promesse.

Ainsi, le débat autour de la Terre d’Israël ne peut être compris sans considérer sa dimension biblique et spirituelle. La terre entre le fleuve et la mer reste liée à la vocation d’Israël d’être témoin du Dieu unique. La question n’est pas seulement géopolitique, mais profondément théologique. La Bible annonce que Dieu rassemblera un jour son peuple dispersé et restaurera sa terre. Cette parole, que le monde observe en cours d’accomplissement, demeure au cœur du débat actuel.


Publié

dans

par

Étiquettes :